La matière « sable » peut être reliée à différents concepts. Au début de l’atelier à la question « à quoi le sable peut-il faire penser ? », les participants ont évoqué l’idée du temps (sablier), du sensoriel (le touché), du souvenir d’enfant (les châteaux de sable), de la poussière ou des grains avec l’idée que cette matière est éphémère, qu’on ne peut pas la figer. Le sable peut aussi évoquer nos origines (la mer/mère), il peut faire penser à la terre sur laquelle nous marchons et nous développons c’est-à-dire le socle sur lequel on se construit. Le sable est donc rattaché aux éléments archaïques qui nous constitue.
Ce médium « peinture-sable » convoque particulièrement le geste car la peinture est plus « pâteuse ». Les gestes doivent être alors plus fermes et précis ou au contraires deviennent imprévisibles.

Petite introduction sur l’importance du geste
Le geste est depuis toujours considéré comme signe du divin et donc de l’âme. Il permet au sujet d’avoir une action sur le monde et sur lui-même. Mais le geste est avant tout un passage et c’est ce qui nous intéresse dans les médiations. Il est un passage entre le dedans et le dehors, entre les mouvements externes et les mouvements pulsionnels internes. Le geste pourrait alors nous révéler les mouvements internes du sujet. Le geste serait comme un signe, peut-être même comme une phrase pour se raconter. Se serait le moyen de se mettre en mots d’une autre manière, à travers le silence du corps. Le geste est le premier moyen de communication entre un individu et son environnement et a donc une histoire relié à la genèse du sujet.
La phénoménologie
Merleau-Ponty, le philosophe, a développé un courant philosophique nommée « la phénoménologie ». Ce courant met en avant le corps comme source première de la connaissance. Pour Merleau-Ponty, le monde s’imprime en nous par des gestes que nous allons ensuite reproduire. Il n’y a pas de pensée sans la perception qui découle du corps physique. La subjectivité est donc avant tout corporelle. En effet, le corps réuni la subjectivité et les sensations et c’est cela qui nous permet d’avoir conscience de notre corps, de le sentir. C’est pourquoi, selon Merleau-Ponty, nous pouvons accéder à une mémoire antérieur à la connaissance (une mémoire hors conscience) seulement à travers le corps (les perceptions).

Le geste de l’art abstrait
On peut évoquer ici l’Action Painting, mouvement artistique dont J.Pollock était une figure emblématique. Ce mouvement, qui met l’acte physique de peindre au centre de l’intérêt, tente de figurer une « expression d’être avant l’être » en travaillant sur la matière première de l’individu. Les gestes échappent alors à la conscience volontaire. J. Pollock tente, à travers ces œuvres, de séparer le geste de son être et donc de se faire étranger à lui-même. Le geste du peintre manifeste alors une capacité à ajuster le réel au monde imaginaire de celui-ci.
On peut parler de deux sortes de gestes :
- les gestes automatiques c’est-à-dire involontaires, irrationnels.
- les gestes volontaires plus réflexifs et conscients
Le geste involontaire serait « immatériel, abstrait et émane des mouvements intérieurs de la vie psychique. Il ne tient pas compte de l’espace pictural ; seulement de son besoin de s’extérioriser.».(M. Rowell, historienne et critique d’art). Ce qui reste sur le papier est plus de l’ordre d’une force, qui ayant traversée le corps physique du créateur, peut agir en autonomie comme élan gestuel. On serait du côté d’une « pulsion brute » en lien avec le désir.
En ce sens, la peinture aurait la capacité d’investiguer l’invisible. La manipulation du médium reviendrait alors à se manipuler soi-même. Le trait serait comme une extension de nous-même, de nos mouvements internes. Les gestes automatiques auraient la faculté d’endormir la zone rationalisante du cerveau, ce qui permettrait à une zone plus inconsciente de s’activer. L’inconscience du geste permettrait alors de faire appel à sa mémoire motrice (une mémoire très précoce faite de traces mnésiques inscrites dans le corps).
Henri Michaux écrit : « L’extase trouvé à travers le mouvement créatif éveille intérieurement aux dangers de la mobilité, montrant comment l’esprit et le corps peuvent aussitôt se séparer et entrer en conflit l’un avec l’autre. […] Ces conflits sont [encore] internes à l’esprit et internes au corps ».

L’ATELIER

Les différentes techniques
On peut mélanger le sable directement à la peinture acrylique, ou le mélanger à un liant acrylique pour venir ensuite ajouter des pigments de différentes couleurs. On peut encore mélanger le sable au liant acrylique et à de la peinture si nous n’avons pas de pigments (permet de donner une autre consistance). Il vaut mieux utiliser un support épais (feuille canson ou carton) car la matière sable-peinture est lourde. On peut utiliser des outils différents : pinceaux, couteaux, spatules… On peut éventuellement mélanger collage et peinture-sable. Dans ce cas, je conseille d’utiliser un vernis colle.

Les discussions
Comme lors du premier atelier, il est ressorti que cette matière n’est pas contrôlable. On ne sait pas comment elle va réagir, prendre forme… En ce sens, c’est un médium qui incite au lâcher prise. Il faut accepter de ne pas savoir ce qui va se passer, de ne pas pouvoir anticiper sur la suite. Il en ressort des effets qui sont parfois surprenants. Il faut donc pouvoir se laisser surprendre, pouvoir se retrouver dans une zone « imprévisible ».
Nous étions une dizaine de personnes lors de cet atelier : enfants et adultes. Il était étonnant de voir que cette matière a plu aux petits comme aux grands. Les enfants ont saisi très vite la proposition et sont rentrés rapidement dans l’expérimentation de cette matière. Tout le monde était très concentré sur sa production. L’ambiance était donc moins à l’excitation que la première séance, peut-être grâce au fait que la cadre était plus contenant. (L’atelier a été mieux préparé)

A la fin de l’atelier, nous avons pris un temps pour parler autour des productions. Les enfants, qui au début « ne savait pas quoi dire », sans doute intimidés par tous ces adultes étrangers, ont quand même pu participer à la discussion. C’est pourquoi, quand des adultes et des enfants produisent ensemble dans le même atelier, il serait peut-être préférable de faire intervenir les adultes en premier pour ainsi mettre en confiance les enfants et qu’ils prennent conscience qu’ils ont des choses à dire et qu’il n’y a pas de bonnes ou mauvaises réponses.
La discussion de cette fin de séance a été très animée. On peut voir et imaginer beaucoup de choses dans les productions finales grâce à cette matière. Néanmoins certains thèmes ressortaient plus que d’autre : l’idée du chemin/passage, l’idée de la terre/socle, la notion du mouvement et enfin l’idée de la grotte/terrier.
La grotte, le terrier, n’est-ce pas notre maison intérieure ? Un endroit interne où l’on peut se réfugier, sorte de « cabane psychique » ?

La notion de mouvement, du chemin ou passage peut rejoindre ce qui a été développé plus haut sur le geste. Cette matière incite au geste, invoquant peut-être ainsi notre geste intérieur qui se rend visible en étant projeté sur un support. Enfin la notion du socle, de la terre, qui est évoqué surtout par les couleurs des pigments naturels que nous avons utilisés, peut nous renvoyer à des éléments très archaïques de notre développement : des souvenirs d’enfant (la gadouille, la cuisine avec la terre…) ou la construction même de notre propre processus de maturation (comment à partir d’un socle on va prendre forme, se modeler en quelque sorte sur un support déjà là)
Pour conclure
On peut dire que la matière peinture-sable est très intéressante car elle permet de travailler un médium qui est entre la peinture et le modelage, entre la 2D et la 3D. De plus la peinture nous permet de figer le sable, de lui donner une forme qui va rester, alors qu’à la base le sable ne peut être figé ou seulement de façon éphémère. Cela peut être mis en lien avec la capacité du médium à figer des processus psychiques qui sont invisibles et toujours en mouvements. Sur ce support malléable, les processus psychiques, les mouvements pulsionnels débordants, pourraient alors être matérialisés et peut-être même transformés.
